PROLOGUE
L'invitation
ELSA
La première fois que j'ai vu l'enveloppe, j'ai cru à une erreur.
C'était un mardi de novembre, le genre de journée grise où Paris ressemble à une carte postale délavée. Je rentrais du travail, fatiguée sans raison, comme toujours. Mes pas résonnaient dans la cage d'escalier de mon immeuble du onzième, cet escalier que je montais depuis deux ans sans jamais regarder vraiment les murs, les marches, les portes. Juste un chemin mécanique entre la rue et mon appartement.
Elle était là, glissée sous ma porte.
Du papier épais, couleur crème, qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter. Mon nom écrit à la main d'une écriture ancienne, presque calligraphique, avec des pleins et des déliés comme on n'en fait plus. Pas de timbre, pas d'adresse d'expéditeur. Juste mon prénom, tracé avec une application qui rendait chaque lettre inquiétante.
Elsa.
Je suis restée immobile sur le palier, ma clé à la main, à regarder cette enveloppe comme si elle allait se mettre à bouger. Mon cœur battait plus vite, je sentais le sang affluer à mes tempes. Pourquoi ? Ce n'était qu'une lettre. Mais quelque chose dans sa présence, dans cette façon qu'elle avait d'être là sans explication, me paralysait.
Je me suis baissée pour la ramasser. Mes doigts ont rencontré le papier, lisse et froid. Je l'ai retournée longtemps avant de l'ouvrir, la soupesant, la palpant, cherchant à en deviner le contenu par simple contact. Il y avait quelque chose dans ce papier, dans cette encre noire, qui me faisait froid dans le dos. Et chaud ailleurs. Très chaud.
Une bouffée de chaleur au creux du ventre, inexplicable, déplacée.
Je suis entrée chez moi, j'ai refermé la porte, je suis restée adossée un moment à écouter battre mon cœur. Mon appartement était silencieux, comme toujours. Vingt-trois mètres carrés que je connaissais par cœur, chaque défaut du parquet, chaque tache au plafond, chaque bruit de la rue en contrebas. Un espace trop petit pour une vie trop grande, ou l'inverse.
J'ai posé mon sac, enlevé mon manteau, allumé une bougie sur la table basse. Pourquoi une bougie ? D'habitude, je n'en allumais jamais. Mais ce soir, j'avais besoin de cette flamme, de cette lumière tremblante, pour ouvrir l'enveloppe.
Mes doigts tremblaient en décollant le rabat.
À l'intérieur, une seule phrase, écrite de la même main appliquée :
Tu es appelée. La porte s'ouvrira à minuit. Viens seule.
Et une adresse. Rue des Saints-Pères, dans le sixième. Un vieux quartier de la ville, une rue que je connaissais pour y être passée par hasard, sans jamais m'y arrêter. Des immeubles anciens, des façades nobles, des secrets derrière chaque porte.
J'ai relu la phrase plusieurs fois. Tu es appelée. Appelée par qui ? Pour quoi ? Et cette porte qui s'ouvrirait à minuit, comme dans un conte ou un cauchemar.
J'aurais dû jeter l'enveloppe. La froisser, la déchirer, l'oublier. Continuer ma vie terne de fille de vingt-trois ans, perdue dans un job sans intérêt assistante dans une petite boîte de communication où je passais mes journées à classer des dossiers et à répondre à des mails qui n'intéressaient personne , des amours sans saveur , des hommes qui passaient, quelques femmes aussi, des nuits qui ne laissaient pas de traces , une existence sans éclat.
Mais je ne l'ai pas fait.