Prologue : La Cicatrice et le Refrain
Le velours rouge de la loge était épais, insonorisant, un sarcophage somptueux pour l'épuisement. Dehors, le Zénith hurlait encore le nom d'Émile, un écho puissant, presque obscène de sa propre gloire. Il était là, artiste célébré, drapé dans une étoffe que la misère de ses vingt ans n'aurait jamais pu imaginer, et pourtant… la misère le suivait, invisible mais tenace.
Émile ferma les yeux.
La richesse n'avait été qu'une parenthèse brillante entre deux formes de pauvreté. La première, celle des corps, celle des fins de mois qui saignaient. La seconde, celle des âmes, celle qui s'était installée quand l'argent, si durement acquis, s'était révélé impuissant face à une loi plus ancienne et plus froide.
Il revoyait non pas les flashs des photographes, mais la lumière clinique d’une chambre d’hôpital, d’une blancheur si cruelle qu’elle dissolvait les couleurs de l’espoir. Il revoyait le visage de Clara, sa forteresse, cette femme qui, un jour lointain, l’avait repoussé sur une petite scène crasseuse avant de devenir l’ancre de son existence.
Vingt ans. Vingt ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait quitté le canapé décati de Lucas pour s’entasser dans le studio d’étudiant de Clara. Vingt ans de discussions brûlantes, de projets chuchotés entre vingt heures et cinq heures du matin, nourrissant l’illusion que deux volontés nues pouvaient triompher du monde entier. Ils y étaient parvenus, un temps. Ils avaient touché les étoiles. Puis, l’une de ces étoiles, la plus fragile, leur avait été arrachée.
La cicatrice n’était pas celle qu’il exhibait fièrement sur scène, vestige d’une chute enfantine. La vraie cicatrice était interne, un trou béant au cœur de la famille, l’absence persistante de leur premier-né, Gabriel. Cet enfant qui avait symbolisé leur triomphe sur la galère et dont la perte leur avait rappelé, avec une violence inouïe, que même un trésor amassé à la sueur des fronts n’était qu’une monnaie sans valeur face à la sentence du destin.
Émile se leva, son costume de scène pesant soudain d’un poids immense. Il marcha jusqu’au miroir, non pour admirer l’homme célèbre, mais pour retrouver le jeune musicien affamé, celui qui avait vu Clara pour la première fois.
Il se souvenait de chaque détail de cette nuit-là. L'odeur de bière éventée, la corde de guitare cassée, et elle. Sa silhouette, immobile, dégagée de l'enthousiasme général. Elle incarnait la pureté, le défi. Elle n'avait pas applaudi. Elle ne s'était pas inclinée. Et quand il l'avait abordée avec son arrogance de petit prince du mic, elle avait refusé de le voir, le laissant avec un goût amer, prélude d’une addiction incurable.
Aujourd'hui, il avait tout. Deux autres enfants, Sarah et Théo, qui marchaient sur ses traces, devenus eux-mêmes des phares brillants, parfois trop loin de la terre ferme. La preuve que l'on peut naître de la pauvreté et atteindre le sommet. Mais il savait aussi que leur fortune était fondée sur un désert.
Émile entendit des pas. Clara entra, silencieuse, sa beauté médiatique intacte mais marquée par une connaissance profonde de la souffrance.
« Ils te réclament pour les rappels, » murmura-t-elle, son regard bleu acier balayant la loge.
« Laisse-les crier un instant, » répondit Émile, s'approchant d'elle. Il prit sa main. Elle n’était pas sa femme, elle était sa ligne de front.
« Tu penses à Gabriel ? » demanda-t-elle, sans jugement.
Émile hocha la tête, sans prononcer le nom. « Je pensais à cette nuit-là, Clara. Quand je suis descendu du podium. Le plus grand moment d’orgueil et le plus grand moment d’échec. Quand tu m’as tourné le dos. »
Clara sourit, un sourire fatigué, mais plein d'une complicité forgée dans le feu. « J'étais dans la galère. Je n'avais pas de temps pour les ‘stars’, Émile. Seulement pour les survivants. »
Il pressa sa main. Le temps de la survie était loin, mais son souvenir était leur trésor le plus précieux, celui qui protégeait leurs enfants de la superficialité du succès.
« Allons-y, » dit-il, reprenant le chemin de la scène. Il allait chanter leur histoire, celle des Étoiles Oubliées de l'Aube, encore une fois.